ELIES EL FERROUN
Dans le cadre de mon cursus en Art Image, menée en partenariat avec Le Fresnoy - Studio national
des arts contemporains, j’ai effectué deux stages cette année afin d'accompagner des artistes résidents
dans la production de leurs films.
Mon premier stage s'est déroulé sur le projet de court-métrage intitulé Le Goût de l’Ombre, réalisé
par l’artiste Amélie Gratias. Intégré à l’équipe de décoration sous la direction de la cheffe décoratrice, j’ai
participé activement à la création d'éléments scénographiques en bois, en métal et en papier. Ce travail de
terrain s'est partagé de manière dynamique entre l’atelier de fabrication, les plateaux de tournage
professionnels du Fresnoy et les décors naturels de la forêt de Fontainebleau, m’offrant une vision globale
des exigences de la direction artistique au cinéma.
Le premier grand volet de ma mission s’est concentré sur la menuiserie en atelier, avec pour objectif de
concevoir des aménagements forestiers crédibles. J'ai notamment fabriqué un panneau pédagogique et
signalétique, semblable à ceux que l’on retrouve traditionnellement dans les parcs nationaux. En
concertation avec ma cheffe décoratrice, nous avons sélectionné le bois de châtaignier ainsi qu'une patine
spécifique afin que le panneau ne paraisse pas fraîchement sorti de l’atelier, mais donne l’illusion d’être
implanté dans la forêt depuis plusieurs années.
Pour atteindre cette esthétique de la vétusté, j'ai dû opérer un contre-pied technique par rapport aux règles
traditionnelles de l'ébénisterie. Au lieu de rechercher l'alignement et la finition parfaits, j'ai délibérément
choisi de ne pas suivre à la lettre les règles d’assemblage du bois pour simuler l'usure du temps. Cette
démarche a soulevé une réflexion sur la pratique plastique : il s'avère indispensable de maîtriser
parfaitement les règles de l'art pour savoir comment les négliger intelligemment, sans pour autant fragiliser
l’intégrité structurelle de l’ouvrage.
À la suite de ce panneau, j’ai réalisé deux structures caractéristiques des parcours de santé : une échelle
horizontale et une barre de traction. Fabriquées selon la même logique de vieillissement artificiel, ces
installations en bois et en métal répondaient à des contraintes de mise en scène précises. Dans le
découpage technique du film, elles n'avaient pas vocation à occuper le premier plan, mais devaient
composer l’arrière-plan d’un plan en travelling horizontal accompagnant la course du personnage principal à
travers les arbres. Cette destination cinématographique exigeait que le décor possède une identité visuelle
immédiatement identifiable par le spectateur en un coup d’œil, tout en restant assez subtile pour ne pas
parasiter l’action principale. Ce travail m'a sensibilisé à la notion d'échelle et de composition dans le cadre,
m'apprenant qu'un objet de décor n'existe jamais seul, mais qu'il se déploie toujours en fonction des
mouvements de l'appareil et de la lumière naturelle.
L'expérience a pris une tout autre dimension lors du passage au tournage en studio au Fresnoy, un
environnement clos où la contingence de la nature laisse place au contrôle absolu de l'espace. Sur le
plateau, les besoins du scénario exigeaient la création d'une cinquantaine d'origamis en forme de grues.
Avant d'entamer le pliage du papier, il nous fallait saturer la surface des feuilles blanches d'une écriture
dense. Face à la quantité de travail requise dans des délais restreints, la cheffe décoratrice et moi-même
avons eu recours à la technique de l’écriture automatique.
Ce fut pour moi une première initiation à une pratique graphique purement plastique, détachée de la pensée
rationnelle. Le défi client consistait à tracer à un rythme effréné des lignes de caractères fictifs qui, sans être
composés de lettres réelles, imitaient le rythme et l’amplitude d’une véritable graphie manuscrite. Il fallait
veiller à ce que la rapidité du geste ne se dégrade pas en simples gribouillages informes, afin de conserver
une texture visuelle riche et intrigante.
Cette démarche artisanale et graphique répondait à des exigences optiques très précises imposées par le
directeur de la photographie. Ces oiseaux de papier étaient disposés au premier plan de l'image, mais se
situaient en dehors de la zone de mise au point, plongés dans le flou de la profondeur de champ.
Cette configuration impliquait une double contrainte pour notre travail de décoration : l’écriture automatique
devait posséder un contraste et une densité assez forts pour que sa texture graphique existe à l’écran à
travers le flou, sans pour autant devenir une masse sombre informe ou un motif trop hétérogène qui aurait
brisé l'illusion. Participer à la création de ces détails m'a permis de comprendre concrètement comment la
physicalité des objets interagit avec les choix optiques de la caméra.
Ce premier stage sur le film Le Goût de l’Ombre m'a ainsi permis de me confronter directement aux réalités
fonctionnelles et logistiques d'un tournage professionnel. Au-delà de l'apprentissage technique lié au travail
des matériaux en atelier, l'intérêt principal de cette expérience a résidé dans la compréhension globale de la
chaîne de production et de l'articulation entre les différents corps de métier présents sur un plateau.
Apprendre à adapter mon travail aux demandes précises d'une cheffe décoratrice et respecter le cahier des
charges d'une réalisation m'a donné des repères méthodologiques concrets sur le travail en équipe dans le
milieu audiovisuel, des compétences pratiques qui me seront utiles pour aborder mes prochains projets
professionnels.
Mon second stage s'est déroulé dans un contexte technique et méthodologique tout à fait différent,
puisqu'il m'a permis de prendre part à la phase de post-production sur le film Dormir furiosamente, réalisé
par l'artiste Aly Biara. Mon intervention a débuté dès le retour de tournage du réalisateur, qui revenait d'une
session de prises de vues au Brésil. La première étape de ce processus a consisté à réceptionner les
pellicules de film analogique après leur développement en laboratoire, afin de procéder au dérushage et au
tri minutieux des séquences.
Cette confrontation directe avec le support argentique m'a permis de mesurer concrètement les exigences
et les contraintes matérielles propres au cinéma argentique, notamment la gestion rigoureuse du temps
d’enregistrement, limitée par la capacité physique des bobines. De plus, l'observation des images brutes a
révélé des caractéristiques esthétiques inhérentes au support, telles que des aberrations chromatiques et
une saturation colorimétrique très dense. Ces spécificités visuelles, constituant la signature visuelle du
support, confèrent au film une texture organique singulière indissociable du choix de la pellicule.
Une fois le tri des séquences validé, nous avons entamé la phase de montage image. Ayant passé deux
mois en immersion totale sur le terrain, le réalisateur possédait une vision claire de sa trame narrative et de
la structure de son œuvre. Face à cette forte intention d'auteur, j'ai choisi d'adopter une posture d'assistant
et d'observateur, veillant à ne pas interférer avec ses choix de mise en scène tout en lui apportant un soutien
technique ciblé. Mon rôle s'est traduit par des interventions précises sur la fluidité et le rythme du film,
notamment en optimisant l'ajustement des coupes à l'image près et en configurant les fondus et les
transitions nécessaires au récit. À la suite de cette première étape, nous avons élaboré une version de
travail pour le montage son.
Cette phase préliminaire visait à synchroniser et à intégrer les enregistrements sonores des dialogues et des
témoignages recueillis sur place. En parallèle, j'ai assisté Aly Biara dans le travail de rédaction et
d'adaptation des sous-titres en français. Cette tâche éditoriale s'est avérée nécessaire, le français n'étant
pas sa langue maternelle ; il s'agissait de garantir la lisibilité linguistique des textes pour le public
francophone tout en veillant à préserver fidèlement les nuances et l'intention de ses propos.
Le processus s'est ensuite poursuivi par une seconde phase de montage son, menée en collaboration avec
un étudiant en ingénierie sonore. Ce moment de création acoustique a constitué un aspect central du stage,
car il s'agissait de définir l'identité sonore globale du film. Ensemble, nous avons sélectionné les bruitages et
structuré l'ambiance sonore générale afin de donner du relief aux images. Ce travail m'a permis de découvrir
les outils professionnels dédiés à la post-production audio ainsi que l'exploitation des banques de sons
spécialisées. Enfin, mon implication dans ce projet s'est conclue par l'étape du mixage sonore, réalisée aux
côtés d'un ingénieur du son spécialisé. Cette ultime session m'a permis d'appréhender concrètement les
notions d'égalisation des fréquences, de gestion des niveaux et de spatialisation, des compétences
techniques indispensables pour assurer l'équilibre final entre les voix et les textures sonores de l'œuvre.
Conclusion
En somme, ces deux expériences de stage au sein des productions du Fresnoy ont offert un panorama
parfaitement complémentaire des étapes de la création filmique, me confrontant successivement à la
physicalité du tournage et à la rigueur de la post-production.
L'implication sur le film d’Amélie Gratias m'a permis d'explorer la matérialité du décor, l'adaptation des
techniques artisanales à l'espace de la caméra et la gestion des contraintes de plateau. À l'inverse, le travail
mené avec Aly Biara m'a plongé dans les enjeux immatériels et techniques de la finition d'un film, de la
gestion esthétique du support argentique à la spatialisation sonore.
Les apports majeurs de ces stages :
• Compétences techniques et méthodologiques : J'ai pu acquérir des savoir-faire concrets en
menuiserie de décor, en montage image, en suivi de post-production audio (bruitage, mixage) ainsi
qu'en gestion des flux de travail professionnels.
• Posturing professionnel : Collaborer directement avec des artistes résidents m'a appris à adapter ma
pratique à des visions d'auteurs précises, à occuper efficacement une place d'assistant et à
communiquer avec des profils techniques spécialisés (ingénieurs du son, chefs décorateurs).
• Vision globale de la chaîne de production : Comprendre comment un choix fait à l'écriture ou au
tournage influence le travail en atelier ou en studio de mixage est un atout indispensable.
Cet équilibre entre rigueur artisanale sur le terrain et technicité en studio constitue un socle méthodologique
solide. Ces repères professionnels et artistiques me seront directement profitables pour structurer et mener
à bien mes propres projets audiovisuels au sein de mon cursus en Art Image.